Dédé le taxi (2004/2007)

Dédé le taxi2003

http://www.cobra.be/cm/cobra/cobra-mediaplayer/podium/1.684876

Aller en profondeur avec Dédé: remarquable spectacle multimédia issu de trois pays.
Quel bonheur de trouver dans un paysage théâtral parfois décevant une pièce qui vous emballe dès les premières minutes! Récemment, cela a été le cas avec Dédé le taxi, un ‘spectacle multimédia’, fruit d’une collaboration entre la Flandre (texte de Josse de Pauw, vidéo de Peter Monsaert, acteurs du Théâtre Antigone, de Courtrai), la France (musique de la compagnie du Tire-Laine, de Lille, composée par Arnaud van Lancker) et les Pays-Bas (mise en scène de Paul Koek). La force de persuasion et la surprise suscitées par le spectacle sont à mettre avant tout au crédit de Jos Verbist, directeur artistique du Théâtre Antigone depuis 1997, qui a interprété de façon magistrale le rôle de Dédé. Jos Verbist a déjà monté plusieurs pièces pour Théâtre Antigone, notamment le projet transfrontalier Over de schreve / Fables de la frontière (2002), un spectacle bilingue présenté au poste frontière franco-belge à Rekkem-Ferrain, dans lequel il jouait le rôle d’un douanier et auquel participaient également les musiciens de la compagnie du Tire-Laine.

Il ne fait guère de doute que, en écrivant le texte, Josse de Pauw n’a cessé de songer à la stature, à la physionomie et à la diction de Jos Verbist. Il faut d’ailleurs rappeler la formidable capacité d’empathie de ce dernier, qui s’est glissé immédiatement dans la peau d’un chauffeur de taxi. Toute sa dégaine, ses cheveux tirés vers l’arrière, sa blouse grise, ses affreuses lunettes et son porte-documents taché le désignaient d’emblée comme un gagne-petit… et comme un philosophe en chambre, rôle où il a excellé également.

Dédé le taxi est peut-être avant tout un spectacle sur la perception. Grâce à des images vidéo occupant toute la largeur de la scène, les spectateurs regardent pour ainsi dire à travers le pare-brise du taxi de Dédé: nous le voyons derrière le volant, face à nous, comme si nous portions notre regard de l’extérieur vers l’intérieur et comme si nous ressemblions à Dédé lui-même, toujours fasciné par l’intérieur des choses et des gens. Comme tout chauffeur de taxi, il circule dans une ville mais cherche parallèlement son chemin dans une réalité plus profonde pour laquelle le langage constitue le premier secours. Les noms de rues racontent l’histoire de la ville et Dédé n’a de cesse de connaître cette histoire jusque dans les moindres détails. Il est captivé par le monde-en-mots dans lequel il circule et veut découvrir l’origine de ces mots, tout comme son client Raymond, qui deviendra son ami et qui se désintéressera de l’aspect superficiel du présent à partir du jour où il est entré par hasard en possession d’un dictionnaire étymologique.

Aller non seulement vers mais aussi dans et derrière les choses, c’est ce qu’a fait Dédé. Un objet aussi banal qu’un fer à repasser offre un aspect qui n’a rien de folichon. Mais la manière dont ce fer est construit, de la semelle à la poignée? Quel lien existe-t-il entre les différentes pièces qui le constituent? Notre héros découvre par la même occasion comment le petit univers du fer à repasser peut parfaitement servir de cours d’intégration à son ami étranger Kader. Le matériel pédagogique n’est pas une méthode de langue mais un guide de bricolage du Reader’s Digest contenant entre autres une rubrique sur le fer à repasser. Kader, interprété de manière attachante par Djamel Hadjamar, est un homme d’origine inconnue, algérienne sans doute, auquel Dédé voue une reconnaissance éternelle depuis que Kader l’a sorti d’une pénible situation qui avait tout d’un cauchemar. Kader est devenu un colocataire, un confident, un ami, mais a gardé des racines dans un passé impossible à reconstruire. Dédé lit des livres et échafaude des hypothèses sur ce passé. Si les choses ont un extérieur et un intérieur, il en est de même pour les humains. Rien que le sourire glacé de Kader est très significatif, estime Dédé en philosophe, fermement convaincu que cette mimique continuelle provient d’une grande douleur,
d’une histoire remplie d’épreuves et de chagrin.

Seul un écrivain au regard alerte et connaissant toutes les ficelles de l’art dramatique comme Josse de Pauw peut jongler aussi aisément avec l’imagination au point de subjuguer le spectateur. Le texte et les acteurs sont bons, mais ce n’est pas tout: grâce à la compagnie du Tire-Laine, le spectacle bénéficie d’un décor musical exaltant, qui représente déjà un événement en soi, mais qui s’harmonise aussi à merveille avec le texte et l’image. Les accents tsiganes des sept musiciens souligent aussi bien le passé exotique de Kader que l’aventure des courses de taxi au plus profond de la nuit. Mentionnons enfin les projections, fonctionnelles et étranges à la fois, comme cette prise en charge d’un client au faciès de gorille qui prend place sur le siège arrière du taxi de Dédé. Il a fallu la main de maître du metteur en scène Paul Koek pour créer avec autant de force et de bonheur un spectacle ‘multimédia’.
L’homme qui se cache derrière le masque de gorille raconte une histoire larmoyante sur un tournant tragique de son existence et manifeste des tendances suicidaires. Une fois de plus, Dédé tente d’aller au-delà des apparences de mascarade et de découvrir l’intérieur des choses. Quand l’homme se fait déposer près du ‘canal’, le risque est perceptible. Dédé ne peut aller à l’encontre d’un tel sentiment dépressif et constate, non sans ironie, qu’un gendarme le lendemain matin sera confronté à l’énigme d’un singe à repêcher de l’eau: bel exemple de la touche de désinvolture qui pimente le spectacle. Et ce n’est rien à côté de l’hilarité déclenchée par les cours de langue que Dédé donne à Kader, sur la semelle et la poignée du fer à repasser bien entendu, mais aussi sur Napoléon, le ‘Petit Corse’, et sur les termes de ‘bouteille’ et de ‘verre’ dans la scène au cours de laquelle Dédé propose quelque chose à boire à Kader, scène également remarquable par le ‘timing’ de l’accompagnement musical.

Vers la fin du spectacle, une cliente raconte à Dédé que, selon certaines études scientifiques, les rêves sont moins affaire de remise en ordre du passé que de prémonition. Cette idée dérange Dédé, d’autant que, à en croire cette femme, il sera peut-être possible un jour de programmer nos rêves – donc notre avenir. Cela heurte l’intime conviction de Dédé, qui pense que les espoirs et les rêves sont inutiles, et que seul importe le ici et le maintenant. Cette certitude revient avec insistance: dans un tableau final inoubliable, lorsque les musiciens qui ont joué derrière l’écran de projection apparaissent sur scène, nous entendons Kader, à moitié endormi, héler un taxi tandis que Dédé glisse à l’adresse du public: ‘Ils sont en train de le programmer!’ Ce sont les derniers mots d’un spectacle qui, pour moi, aurait pu durer encore une éternité.

Jos Nijhof

http://www.youtube.com/watch?v=z6Mmtlaq2Gs

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